Violences frappant les femmes et les filles — retour sur le masculinisme
Le phénomène de la radicalisation misogyne fait couler beaucoup d’encre et suscite certaines critiques. On commence seulement à comprendre ses effets sur la société, ici et ailleurs, et le fait que les femmes et les filles en font déjà les frais. Attardons-nous sur ce phénomène et ses conséquences, avant de parler des solutions.
Commençons avec le sondage CROP[1] de 2025 indiquant les états d’âmes des jeunes canadiens âgés de 18 à 24 ans. En bref, cette population montre une progression inquiétante de la radicalisation misogyne, comme le démontrent les graphiques fournis par CROP.
En 2025, Dre Cécile Rousseau, psychiatre, directrice de l’équipe Recherche action sur les polarisations sociales (RAPS), constate une progression continue des discours masculinistes chez des élèves de plus en plus jeunes. « Et ce qu’on voit, en parallèle, c’est une glorification de la violence, désormais perçue comme une conduite cool », une « nouvelle culture » des ados[2]. Le professeur Samuel Vessière, anthropologue et clinicien expert en science du comportement, auteur d’un nouvel essai, Homo fragilis : explique que les jeunes hommes en perte de repères souffrent et que « la souffrance tend à se transformer en ressource symbolique et identitaire. Une reconnaissance pourtant nécessaire glisse alors vers une concurrence victimaire qui fragilise le débat public … Cette dérive éclaire, entre autres, les nouvelles lignes de fracture … qu’il s’agisse de la polarisation entre les sexes ou de la tribalisation idéologique amplifiée par les réseaux sociaux »[3] .
Le modèle d’engagement des réseaux sociaux repose sur l’exploitation des émotions les plus extrêmes, comme l’outrage. Sur ces plateformes, les IA ciblent maintenant l’intimité entre les humains[4]. Des chercheurs en dénoncent les effets délétères sur la santé mentale des jeunes, aux prises avec des algorithmes qui manipulent leur besoin d’attachement : les jeunes hommes en quête d’identité et de repères se trouvent propulsés par les algorithmes flagorneurs vers des forums radicalisés comme ceux des Incels[5]. Le docteur Zak Stein, spécialiste des troubles psychologiques reliés à l’IA explique que « … Les troubles subcliniques de l’attachement induits par l’intimité artificielle sont les plus problématiques d’un point de vue sociétal, ... (car) vous préférez avoir des relations intimes avec des machines plutôt qu’avec des êtres humains. Cela inclut les amis, les relations intimes et les parents »[6].
Les effets inquiétants de cette manipulation émotionnelle de grande envergure se font déjà sentir, comme le démontre le sondage CROP. Ce graphique résume le fossé qui se creuse entre les jeunes femmes et les jeunes hommes concernant l’orientation politique : alors que les femmes se tournent de plus en plus vers les idéologies libérales, les jeunes hommes se tournent vers les idéologies conservatrices[7].
Les réseaux sociaux ne font pas que favoriser le foisonnement de contenus misogynes, parfois soutenus par des femmes dans la womanosphere[8]. « Les chambres d’écho qu’ils constituent renforcent les discours de haine, la radicalisation, et peuvent accélérer les passages à l’acte violent », explique David Morin, cotitulaire de la Chaire UNESCO en prévention de la radicalisation et de l’extrémisme violents. « Les propos masculinistes qui circulent, sous couvert d’une discussion avec les jeunes sur ce qui définit l’identité masculine — le sport, l’entrepreneuriat, le succès économique, la réussite sociale —, cachent un discours profondément inégalitaire tablant sur la notion de contrôle des femmes »[9].
Dre Rousseau constate un impact psychologique considérable dans le milieu scolaire, sous forme de détresse, de colère, et d’anxiété chez les filles et les enseignants. « On voit des classes où les filles n’osent plus parler, de peur de devenir des cibles. »[10]
Que faire?
Dans l’immédiat, Dre Rousseau suggère de questionner ouvertement : « Que disent les gars à propos des filles en classe? Qu’est-ce que ça leur fait d’entendre ça? ». Une campagne suédoise encourage les témoins à se manifester lorsqu’un camarade a un discours misogyne, intitulée « Ne laisse pas le silence parler! »[11].
Les experts disent qu’il faut fournir des discours de rechange sur les réseaux sociaux, ainsi que des modèles positifs de femmes et d’hommes. De femmes prenant la parole, y compris dans l’arène politique, et siégeant aux postes de direction et de pouvoir. Ce qui se passe là est inquiétant : « Une recrudescence de la misogynie et une violente réaction contre l’égalité menacent de freiner brutalement les progrès et de les faire reculer », dit le secrétaire général des Nations Unies, António Guterres[12]. L’une des sources de ces discours égalitaires émane du chanteur David Goudreault[13], des membres de Zéro Macho, présent au Québec[14], et de personnalités telles que Robert Jensen, professeur émérite de journalisme. Ce dernier a une recommandation d’une simplicité déconcertante pour les jeunes hommes en perte de repères : « Soyez bon. »[15]
Mentionnons finalement que dans le cas des écoles aux prises avec la vague des violences de toutes sortes, le Protecteur national de l’élève est une ressource à ne pas négliger. Me Jean-François Bernier, Protecteur national de l’élève, dit vouloir « bâtir autour de nos jeunes un réseau de confiance et de personnes-ressources outillées pour que les élèves n’aient plus peur de parler. … Dénoncer un acte répréhensible peut changer toute la dynamique d’une école »[16]. Il ne faut pas craindre les représailles, puisque des pénalités allant jusqu’à 250 000 $ peuvent être imposées à l’établissement scolaire dans ces cas.
On ne saurait laisser les écoles à elles-mêmes face à ce défi sociologique. L’État québécois doit être garant du bien commun, dont fait partie l’égalité entre les sexes, qu’il a enchâssée dans la plus haute législation québécoise, et il a l’obligation de déployer des efforts pour la soutenir, la valoriser et la défendre, sujet sur lequel nous reviendrons prochainement. Mais les valeurs communes découlent d’attitudes partagées, et la progression de cette idéologie masculiniste auprès des jeunes hommes représente un véritable défi pour notre cheminement vers l’égalité de fait, la sécurité et la dignité des femmes
[1] CROP, « La masculinité toxique chez les jeunes hommes au Canada », 24 avril 2025. Voir : https://crop.ca/fr/blogue/2025/04/24/la-masculinite-toxique-chez-les-jeunes-hommes-au-canada/
[2] Marie-Ève Paré, « Masculinisme au Québec : comment accompagner nos filles? », Châtelaine, mis à jour 5 novembre 2025. Voir: https://fr.chatelaine.com/societe/masculinisme-quebec-filles/
[3] Ismaël Houdassine, «“ Homo fragilis” : ce que la fragilité a fait de nous », Le Devoir, 3 janvier 2026. Voir : https://www.ledevoir.com/lire/944880/homo-fragilis-ce-fragilite-fait-nous
[4] Elisa Cloutier, « Quand l’IA va trop loin : ChatGPT comme partenaire de vie », Journal de Québec, 23 octobre 2025. Voir https://www.journaldequebec.com/2025/10/23/quand-lia-va-trop-loin--chat-gpt-comme-partenaire-de-vie ainsi que Center for Humane Technology, « Love Bomb: AI is Coming For Our Relationships », Substack, 3 juin 2025. Voir:
[5] Tristan Harris, Zak Stein, Attachment Hacking and the Rise of AI Psychosis, Center for Humane Technology, 20 janvier 2026,
(traduction libre)
[6] Ibid (traduction libre)
[7] Carter Sherman, « Young women are the most progressive group in American history. Young men are checked out », The Guardian, 7 août 2024. Voir https://www.theguardian.com/us-news/ng-interactive/2024/aug/07/gen-z-voters-political-ideology-gender-gap (traduction libre) En français, voir : Dov Alfon, « Dans les démocraties, un fossé idéologique se creuse entre les jeunes femmes et les jeunes hommes », France Inter, 5 février 2024 à https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/dov-alfon-en-toute-subjectivite/dov-alfon-en-toute-subjectivite-du-lundi-05-fevrier-2024-3133727
[8] Anna Silman, « Now comes the “womanosphere”: the anti-feminist media telling women to be thin, fertile and Republican », The Guardian, 24 avril 2025. Voir: https://www.theguardian.com/us-news/2025/apr/24/womanosphere-conservative-women
[9] Marie-Ève Paré, « Masculinisme au Québec : comment accompagner nos filles? », Châtelaine, mis à jour 5 novembre 2025. Voir : https://fr.chatelaine.com/societe/masculinisme-quebec-filles/
[10] Ibid.
[11] Voir : https://swedishgenderequalityagency.se/men-s-violence-against-women/prostitution-and-human-trafficking/don-t-let-the-silence-speak/
[12] Pia Blondel, “« Furious kickback against equality » must end, UN chief tells women activists as conference adopts landmark declaration, 11 mars 2025 https://news.un.org/en/story/2025/03/1161001) (traduction libre)
[13] Ici Télé, David Goudreault s’adresse aux garçons dans une lettre percutante, Ici Radio Canada, 15 avril 2021. Voir : https://ici.radio-canada.ca/tele/blogue/1785216/violence-feminisme-homme-masculinite-poesie
[14] Raphaëlle Corbeil, « Zéromacho : ces hommes qui dénoncent la prostitution », Gazette des femmes, 14 octobre 2015. Voir : https://gazettedesfemmes.ca/12558/zeromacho-ces-hommes-qui-denoncent-la-prostitution/#:~:text=Martin%20Dufresne%2C%20porte%2Dparole%20de%20Z%C3%A9romacho%20Qu%C3%A9bec%20(qui,en%20enlevant%20les%20permis%20d’activit%C3%A9%20aux%20propri%C3%A9taires
[15] Robert Jensen, « How to Be a Good Man », Julie Bindel Substack, décembre 2025. Voir : https://robertwjensen.org/articles/how-to-be-a-good-man/ (traduction libre)
[16] Marie-Ève Paré, « Masculinisme au Québec : comment accompagner nos filles? », Châtelaine, mis à jour5 novembre 2025. Voir: https://fr.chatelaine.com/societe/masculinisme-quebec-filles/






